La Grande Transmission : Préparer ce qui ne se voit pas


En France, les baby-boomers s’apprêtent à transmettre près de 9 000 milliards d’euros dans les années à venir. Les économistes parlent de “Grande Transmission” pour qualifier ce mouvement inédit de transfert de richesse entre générations. Le phénomène est historique par son ampleur. Il est souvent analysé sous l’angle fiscal, immobilier ou patrimonial au moment du décès.

Mais une question plus dérangeante mérite d’être posée : comment ces actifs sont-ils réellement gérés aujourd’hui, avant même qu’il ne soit question de succession ? Qui s’en occupe ? Qui y a accès ? Et surtout, dans quelles conditions ?

À une époque où les générations plus jeunes sont souvent plus endettées que leurs aînés, où l’accès à la propriété est plus difficile et où les tensions économiques sont réelles, de nombreuses personnes âgées se retrouvent, malgré elles, au centre d’enjeux financiers importants. Cela peut raviver des conflits intrafamiliaux. Cela peut aussi attirer des personnes extérieures prêtes à profiter d’un isolement progressif.

L’année dernière, la grand-mère d’une amie est décédée.

Elle a eu la chance de vivre chez elle presque jusqu’à la fin de sa vie grâce aux auxiliaires de vie, au personnel médical mobile et à la solidarité du voisinage. Un voisin en particulier était toujours disponible pour les petits services du quotidien.

Sa grand-mère était reconnaissante. Et comment ne pas l’être ?

A chaque visite, ce voisin repartait rarement les mains vides. Un billet. Un chèque. Un “merci pour service rendu”. Cela semblait naturel. Presque touchant. Personne ne veut soupçonner celui qui aide.

Jusqu’au jour où il y a eu la chute de trop. Hospitalisée à la suite de sa chute, elle ne rentrera jamais chez elle. Après plusieurs semaines à l’hôpital, il devient clair qu’elle ne remarchera pas. Ce sera l’EHPAD.

À partir de ce moment-là, ce voisin si attentionné a disparu. Pas de visite à l’hôpital. Pas de passage à l’EHPAD. Pas même une présence aux obsèques quelques mois plus tard. Celui qui était toujours là n'avait plus le temps.

Cette histoire n’a rien d’exceptionnel. Les personnes âgées, propriétaires de leur logement et disposant d’un peu d’épargne sont des cibles. Pas nécessairement pour de grands réseaux organisés. Souvent pour des opportunistes. Des voisins. Des connaissances. Parfois même des professionnels. Les faits divers le rappellent régulièrement: des responsables d’EHPAD ou des aidants profitent de la vulnérabilité d’une personne âgée pour détourner des fonds. La malveillance s’exerce là où la fragilité est la plus forte. (Sources: Capital et France Info).

Or la fragilité ne concerne plus uniquement la santé ou l’isolement social. Elle est aussi numérique.

Aujourd’hui, le patrimoine ne se limite plus à une maison et à un compte bancaire. Il inclut des comptes en ligne, des abonnements, des espaces administratifs numériques, des services de santé dématérialisés et des plateformes financières. Une partie significative de la vie d’une personne est devenue invisible, dispersée derrière des identifiants et des accès que personne d’autre ne connaît, parfois même que la personne concernée ne maîtrise plus complètement.

Lorsque cette dimension n’est pas organisée, elle crée de l’opacité. Elle ouvre la porte à des abus discrets, difficiles à tracer, parfois impossibles à contester, surtout lorsque le propriétaire de ces biens numériques se retrouve perdu face à la complexité croissante des services en ligne.

Nous aimons penser que la malveillance vient de loin. D’inconnus. D’escrocs organisés.
La réalité est souvent plus simple. Elle s’installe dans la proximité. Dans les petites habitudes. Dans les petites sommes répétées. Dans l’absence de cadre clair.

La Grande Transmission ne commencera pas le jour du décès. Elle est déjà en cours, dans les décisions quotidiennes, dans les accès partagés, dans les aides informelles, dans ces comptes que l’on ne maîtrise plus vraiment mais que l’on continue d’utiliser.

L'argent attire toujours. La fragilité aussi.

Lorsqu’une personne perd son autonomie, devient isolée ou confuse face à la complexité administrative et numérique, le risque n’est pas théorique. Il est humain.

Préparer sa perte d’autonomie, organiser ses accès, clarifier qui peut intervenir et dans quelles conditions, ce n’est pas devenir méfiant. C’est refuser que le flou devienne une opportunité.

Aujourd’hui, le patrimoine n’est plus seulement immobilier. Il est aussi numérique.
Et ce que l’on n’organise pas peut, tôt ou tard, échapper à notre contrôle.

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